Tribune Libre de Marie-Roger Biloa : « Francophonie, ce qui se joue à Phnom Penh »

Tribune Libre de Marie-Roger Biloa : « Francophonie, ce qui se joue à Phnom Penh »

En novembre, au Cambodge, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) élira son secrétaire général. Quatre candidats sont en lice, mais l’enjeu dépasse la liste des noms : il s’agit de tourner la page d’un magistère à bout de souffle, et de rompre avec l’indifférence des États membres envers une institution qu’ils délèguent, tous les cinq ans, sans jamais vraiment en assumer la vision.

Un troisième mandat que rien n’interdit, mais…

Louise Mushikiwabo brigue un troisième mandat. Rien dans les statuts ne l’interdit — c’est bien le problème : l’absence de limite laisse la porte ouverte à une conception du pouvoir qui n’a rien à faire dans une organisation censée porter des valeurs démocratiques. Cette candidature prolonge une culture politique forgée à Kigali, où une réforme constitutionnelle sur mesure permet au président Paul Kagame de rester au pouvoir jusqu’en 2034. Que cette grammaire du pouvoir sans limite de durée s’exporte à la tête d’une organisation de 320 millions de francophones devrait alarmer tout État attaché à l’alternance.

Le contexte régional aggrave le malaise. Le Rwanda est accusé, par Kinshasa comme par des capitales occidentales, de soutenir la rébellion du M23 dans l’est de la RDC — ce que Kigali dément. Un accord de paix signé à Washington sous l’égide de Donald Trump, en juin puis décembre 2025, n’a pas mis fin aux combats, chaque camp accusant l’autre de le violer. Difficile de confier à nouveau l’OIF à la cheffe de la diplomatie d’un pays en guerre larvée contre l’un de ses membres — d’autant que le Rwanda a lui-même délaissé le français au profit de l’anglais comme langue de travail, un choix qui interroge quand il s’agit de diriger la maison commune de la langue française.

Reste le bilan : un resserrement budgétaire, des programmes recentrés, quelques mesures ciblées. Trois États sahéliens historiques ont quitté l’organisation pendant ce mandat. Des ajustements de gestion sont intervenus, mais aucun cap défini — rien qui rappelle les réalisations structurantes portées, en leur temps, par un Jean-Louis Roy, Secrétaire général emblématique de ce qui s’appelait encore l’Agence intergouvernementale de la Francophonie.

 Le vrai problème : des États absents entre deux sommets

Le problème le plus profond de l’OIF n’est pas seulement qui la dirige, mais le désintérêt des États membres entre deux sommets. Élire un secrétaire général tous les cinq ans ne tient pas lieu de politique. L’exemple de la « Francophonie économique » est éclairant : présentée comme priorité stratégique, elle n’a réuni les ministres de l’Économie qu’une seule fois, à Monaco en 1996 — contre une réunion annuelle pour les ministres des Finances du Commonwealth, organisation comparable. Même vide sur les enjeux qui définiront la décennie : quelle politique commune face à l’intelligence artificielle, alors que l’avenir du français comme langue de production des connaissances s’y joue directement ? Ces questions exigent des conférences ministérielles régulières et un suivi politique constant, pas le bon vouloir d’un secrétariat.

Un profil qui mérite l’attention : Dacian Ciolos

Quatre candidats ont été auditionnés fin juin. La Mauritanienne Coumba Ba, le Roumain Dacian Ciolos, la Congolaise (RDC) Julienne Amato Lumumba, en plus de la secrétaire générale sortante.

Au-delà d’une prestation largement jugée plus convaincante par les confrères présents, l’ancien Premier ministre roumain Dacian Ciolos réunit d’autres avantages. Économiste, ex-commissaire européen à l’Agriculture, il porte un « multilatéralisme éclairé » centré sur la coopération économique et la jeunesse, pierre angulaire de toute politique du futur. Sa candidature rappelle que la Francophonie peut s’ouvrir au-delà de ses bastions traditionnels — sans négliger l’Afrique, qui concentre la moitié des États membres et l’essentiel des locuteurs de français. Ciolos s’y engage concrètement : une première année de mandat consacrée à une tournée africaine, un futur administrateur de facto issu du continent. Le candidat d’Europe de l’Est place l’Afrique au cœur de son programme, plutôt qu’en simple réservoir de voix.

Cette candidature offre aussi une issue à un dilemme que peu de capitales osent formuler, à commencer par Paris. La France avait soutenu l’élection de Mushikiwabo en 2018, dans une logique de réconciliation avec un Rwanda dont les relations s’étaient envenimées autour du génocide de 1994. Ce calcul d’hier devient un piège aujourd’hui : comment choisir entre une candidate rwandaise et Juliana Amato Lumumba, candidate congolaise, fille du héros africain et issue du plus grand pays francophone, alors que Kigali et Kinshasa sont de facto en conflit ? Trancher pour l’une ou l’autre reviendrait à prendre parti dans une guerre régionale. La candidature de Ciolos offre une sortie par le haut : choisir sur la compétence plutôt que sur un arbitrage impossible entre deux pays en guerre.

 A Phnom Penh, sortir de la léthargie

Le sommet de novembre doit porter deux exigences : le choix d’une personnalité incarnant l’alternance plutôt qu’une reconduction par défaut, et un sursaut des États membres eux-mêmes, qui ne peuvent plus traiter l’OIF comme un totem culturel honoré tous les quatre ans par un sommet photogénique. Avec ses 90 États membres, l’OIF se classe juste derrière l’ONU, mais semble ignorer son propre poids — la réduction des contributions canadienne et française n’est pas signe d’un engagement accru. Une Francophonie qui compte devra être une Francophonie qui se réunit, délibère et agit — pas seulement une francophonie qui élit.

Tribune Libre de 

Marie-Roger BILOA

Éditorialiste, Productrice TV, Patronne de Presse

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